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Eh oh, eh oh, on raid l’Aneto

Arête enneigée de l’Aneto et croix sommitale

Ski-alpinisme · Raid à l’Aneto · Trois jours depuis l’Hospice de France

Trois jours, deux versants et une idée née quelques mois plus tôt : rejoindre l’Aneto à ski depuis l’Hospice de France, sans contourner les Pyrénées par la route espagnole.

Ce projet est probablement l’un des plus aboutis de ma carrière d’alpiniste pour le moment. Il prend forme dans ma tête en novembre 2025, alors que je suis encore en pleine période de trail et que je passe quelques jours du côté de Luchon.

Une idée au-delà du port de Vénasque

En observant les cartes, je découvre l’Hospice de France, le port de Vénasque et leur proximité presque immédiate avec le toit des Pyrénées : l’Aneto. La sortie longue du jour me voit remonter la route jusqu’au port, basculer sur le versant espagnol et découvrir le massif au loin. Je termine en jouant sur les crêtes alentour avant de boucler par le pas de l’Escalette.

L’idée est là : revenir en ski et tenter l’Aneto sans prendre la voiture jusqu’en Espagne. Depuis Toulouse, l’Hospice de France n’est qu’à deux heures. L’approche me paraît plus simple, plus naturelle et plus cohérente avec ma manière d’aller en montagne.

Avril : la fenêtre se dessine

Il faut attendre avril pour que la tentative prenne corps. Un week-end de trois jours s’annonce, la météo semble stable et le bulletin d’estimation du risque d’avalanche commence à s’améliorer. Le gros point rouge vient des chutes de neige de la semaine : alors qu’il ne neigeait presque plus, de forts cumuls — plus d’un mètre par endroits — ont complètement déstabilisé le manteau, avec un risque monté jusqu’à 4 quelques jours avant notre départ.

Trouver des partenaires devient difficile. Certains hésitent, d’autres préfèrent rejoindre l’Espagne par la route. De mon côté, je surveille l’évolution du BERA et la vitesse de stabilisation. Le redoux du vendredi fait redescendre le risque à 3, niveau également annoncé pour le samedi. J’ai de bonnes raisons de penser que les conditions continueront de s’améliorer dimanche puis lundi côté espagnol.

Je décide de tenter le coup avec Corentin. Le plan est simple : nuit dans le van près de l’Hospice de France, départ tôt le samedi pour rejoindre le refuge de la Rencluse, ascension de l’Aneto le dimanche, seconde nuit au refuge puis retour en France le lundi. Après avoir consulté le bureau des guides de Luchon, nous choisissons le plateau de Campsaure plutôt que le port de Vénasque afin d’éviter les pentes les plus exposées.

Jour 1 — De l’Hospice de France à la Rencluse

Nous arrivons peu avant l’Hospice de France. La neige bloque encore la route, alors je laisse le van plus bas. Nous mangeons et fixons le réveil à 6 heures. Honnêtement, le risque d’avalanche reste ma principale inquiétude pour cette première journée. Partir plus tôt m’aurait rassuré, mais il faut trouver un compromis entre les conditions, le sommeil et les envies du binôme.

L’itinéraire par le plateau de Campsaure présente effectivement peu de pentes raides. Nous traversons d’anciennes coulées et atteignons la crête terminale sans difficulté majeure, mais nous ne sommes pas particulièrement rapides et le soleil chauffe déjà les pentes lorsque nous arrivons en haut.

La dernière crête jusqu’au pas de l’Escalette nous rappelle brutalement qu’un terrain apparemment simple peut devenir sérieux en quelques secondes.

Corentin évolue en splitboard. Malgré ses couteaux, l’accroche devient limite sur les pentes gelées du haut de la crête. De mon côté, je suis sans couteaux mais je me sens bien sur mes carres. Je reste volontairement un peu sous le fil, conscient des énormes corniches formées ces derniers jours.

Corentin propose de remonter légèrement vers le fil, où la pente paraît plus douce. En quelques secondes, il décroche malgré les couteaux. En voulant me tourner vers lui, je perds également l’accroche. Je me récupère presque immédiatement, mais je réalise notre erreur : sur cette neige gelée, nous aurions dû avoir le piolet à la main.

Je lui crie d’enrayer puis, voyant qu’il n’a pas son piolet, de mettre ses carres en opposition. Il a heureusement le même réflexe et s’arrête à une dizaine de mètres d’une rupture de pente qui l’aurait probablement envoyé vers des barres rocheuses. L’épisode ne nous coûte qu’un couteau, mais la leçon est claire : les bâtons sont pratiques pour marcher, le piolet n’est pas superflu.

Nous reprenons notre progression. À ce stade, terminer la traversée nous paraît au moins aussi sûr que faire demi-tour. Un « whoomph » retentit sous nos pieds. Sur le moment, je pense à une rupture de plaque. Un guide m’expliquera plus tard que, sans pente suffisante, ce bruit ne signifie pas nécessairement que la sous-couche va partir. Je n’en suis pas moins pressé d’atteindre le pas de l’Escalette.

Je reste au plus près du fil tout en gardant deux bons mètres avec les corniches. Je ne pense pas à augmenter suffisamment la distance entre nous pour limiter la surcharge du manteau : cela aurait été judicieux. Moyennant une courte désescalade en neige, nous atteignons enfin le pas et pouvons chausser pour descendre côté espagnol.

Les pentes sont larges et bien enneigées. C’est aussi la magie de ce projet : en avril, cette partie de l’itinéraire se fait souvent à pied. Nous glissons jusqu’à la Rencluse en savourant chaque virage, conscients que cette neige aura peut-être disparu la semaine suivante.

Au refuge, l’accueil est excellent et les installations particulièrement modernes. Nous retrouvons plusieurs membres du groupe « Ski de randonnée Pyrénées » avec qui j’avais échangé dans la semaine. Certains ont déjà fait un sommet dans la journée ; tous prévoient l’Aneto le lendemain. Le dîner confirme une autre constante : en Espagne, on mange bien et beaucoup. Après cette première étape, ce n’est pas de refus.

Massif de l’Aneto dans la lumière du soir près du refuge de la Rencluse

Jour 2 — L’Aneto

Départ à 6 heures à la frontale. Le moral est bon malgré la tension de la veille. Les conditions du jour m’inquiètent beaucoup moins : les pentes sont peu raides et le manteau paraît stable. Les premières conversions demandent tout de même de l’attention pour ne pas décrocher.

Au Portillon supérieur, un court passage en crampons s’impose avant la longue traversée du glacier de l’Aneto. Les pentes terminales sont gelées. Corentin préfère passer en crampons ; je reste à ski, à l’aise sur mes carres et sur un terrain peu exposé. Je finis par déchausser avec le reste des alpinistes à quelques dizaines de mètres du sommet, juste avant le fameux pas de Mahomet.

J’avais beaucoup lu sur ce passage sans savoir à quoi m’attendre. Les vidéos donnent rarement une bonne idée de l’exposition réelle. Finalement, je le trouve moins impressionnant que prévu. Je propose à Corentin de nous encorder court avec la RAD LINE, mais il décline et nous nous sentons tous les deux suffisamment à l’aise. Le passage est bref, relativement simple et moins aérien que je ne l’imaginais.

Cette fois, nous y sommes : sommet de l’Aneto.

Deux alpinistes devant la croix au sommet de l’Aneto

Une descente à savourer

Après quelques images au drone et un peu de repos, je redescends chercher les skis. Il faut d’abord franchir un petit ressaut puis négocier les premiers mètres sur une neige encore bien glacée. Corentin préfère descendre en crampons pour chausser plus bas. De mon côté, j’ai envie de me tester : les carres accrochent parfaitement et je prends plaisir à découper mes virages. Je suis content d’avoir affûté les skis avant la course.

Le reste de la descente consiste surtout à ne pas se perdre dans un terrain de jeu immense. Le ski est jouissif, mais un mauvais vallon peut vite conduire au-dessus d’une barre. Nous ne sommes pas seuls et Corentin gère bien l’itinéraire. Retour à la Rencluse sans difficulté.

Skieur sur les grandes pentes enneigées sous l’Aneto

Le soir, débriefing avec les copains et dernier festin — les pâtes bolognaises ne sont que l’entrée, le plat arrive après — puis au lit. Demain, nous rentrons en France.

Jour 3 — Rien à gagner, tout à perdre

Le troisième jour, l’objectif est simple : rentrer vivants et en bonne santé. J’aurais aimé skier le port de Vénasque, mais Corentin préfère repasser par le pas de l’Escalette et ses pentes moins raides. Il faut respecter les limites de son binôme ; je n’insiste pas.

La remontée est plus difficile que prévu. Les pentes sont plus raides que dans mon souvenir et je finis par passer en crampons et brasser. Deux Limougeauds nous suivent un moment avant de choisir le port de Vénasque. Corentin et moi continuons vers le pas de l’Escalette, puis chaussons une dernière fois.

La neige est déjà humide et j’ai du mal à déclencher mes virages. Je finis même par tomber, ma première chute du week-end, sans conséquence. Un petit couloir nous rend prudents : je passe en premier pendant que Corentin reste en sécurité, prêt à intervenir. Rien ne part, mais mes virages sautés en neige humide sont clairement à retravailler.

Je glisse jusqu’à la cabane, puis déchausse faute de neige. Le samedi, il était impossible de rejoindre l’Hospice de France par la route ; le lundi, la neige a déjà disparu. Nous terminons à pied jusqu’au van, prenons le temps de manger puis reprenons la route de Toulouse.

Retour à pied dans la vallée vers l’Hospice de France

Un jalon dans ma progression

Malgré quelques erreurs, cette course marque une étape majeure dans ma progression. La préparation, la lecture du BERA et la prise d’informations en amont ont occupé une place centrale. Sur le terrain, nous avons su rester prudents, même si faire demi-tour aurait pu être une option le premier jour.

Je retiens surtout plusieurs points simples : sortir le piolet avant d’en avoir besoin, espacer davantage le groupe lorsque le manteau l’impose, et ne jamais confondre confiance technique et marge de sécurité. Je pense aussi avoir respecté au mieux les avis et les limites de mon binôme. Notre fonctionnement a été bon — même si les conversions en splitboard ont parfois mis ma patience à l’épreuve.

Au final, l’objectif est rempli. Ce raid me donne surtout envie d’envisager des itinéraires plus longs et plus techniques, avec davantage d’expérience et une vigilance encore mieux structurée.

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