Ski-alpinisme · Face nord du Taillon · Solo hivernal
En février, j’avais un objectif en tête : gravir la face nord du Taillon. Une première tentative s’est arrêtée dans le brouillard. Le lendemain, je suis revenu seul, face à 600 mètres de neige, de mixte et d’incertitude. Mon premier 3 000 après une vraie course engagée.

Une face nord dans les Pyrénées
Quand on parle de grande face nord, on ne pense pas forcément aux Pyrénées. Pourtant, le Taillon offre un itinéraire assez sauvage pour nourrir longtemps l’imagination. Cette course était dans ma tête depuis un moment : rejoindre un sommet de plus de 3 000 mètres après une ascension qui demande autre chose qu’une simple marche.
Le début de saison en ski-alpinisme avait été solide. Je me sentais en forme et plutôt à l’aise sur les skis. Dans la pente raide, en revanche, la peur restait bien présente. Je voulais donc partager cette sortie avec quelqu’un, notamment à cause du risque d’avalanche. Christophe Ribera accepte de m’accompagner jusqu’à Gavarnie, où nous passons la nuit.
Samedi — Le brouillard impose le demi-tour
Le samedi matin, nous partons tôt. Le parking de la station est vide et la météo est déjà moins bonne que prévu. Un brouillard épais s’installe rapidement. Dans ce blanc uniforme, nous progressons entre le GPS, l’instinct et quelques repères qui apparaissent par moments.
Nous remontons la station assez vite, malgré une petite erreur d’itinéraire, puis entamons la longue traversée vers le port de Boucharo. Une éclaircie nous laisse enfin apercevoir la face. Elle est là, massive, mais la fenêtre se referme presque aussitôt.
Au pied de l’itinéraire, le constat est simple : le brouillard ne se lève pas. Devant nous, 600 mètres de face à parcourir sans visibilité, avec une neige profonde qui oblige à faire la trace. Nous faisons demi-tour.
La retraite réserve sa propre péripétie. Pendant une descente improvisée hors-piste, je réalise que la poche de mon téléphone est restée ouverte. L’appareil a disparu. Dans le brouillard, les chances de le retrouver semblent dérisoires. Par miracle, nous remettons pourtant la main dessus.
De retour à Gavarnie, une autre décision m’attend : rentrer ou recommencer le lendemain. Christophe, fatigué, préfère repartir. Je reste sur place et me donne jusqu’au réveil pour trancher.
Dimanche — Repartir seul
Au réveil, je me sens bien. Je repars. Trois heures plus tard, je suis de nouveau au pied de la face. Cette fois, la visibilité est excellente. Je peux enfin observer l’ensemble de l’itinéraire et mesurer ce que je m’apprête à faire.
Je suis seul, sans possibilité de retraite évidente une fois engagé. Je n’ai ni corde ni matériel pour protéger les passages rocheux. C’est aussi ma première face nord cotée AD. La décision pèse, mais je choisis d’entrer dans le couloir situé à droite.
Repères de la journée — Départ à 6 h · pied de la face à 9 h · sommet à 12 h · retour à 14 h. Ces horaires et observations correspondent à cette sortie et à ses conditions.
Dans la face : neige, mixte et engagement
Le début se déroule dans une neige inclinée à 40 ou 45 degrés. Je vise d’abord une arête que je pense être l’arête ouest, avec l’idée d’y trouver un terrain moins exposé. L’inclinaison n’a rien d’extrême, mais la chute reste interdite. Techniquement, la progression est simple ; mentalement, elle demande une attention continue. La neige molle ralentit chaque pas.

Sur l’arête, le terrain devient plus mixte. Avec les skis sur le sac et sans corde, les passages rocheux sont plus délicats que prévu. Je quitte alors le fil pour revenir dans la face et suivre ses faiblesses. Quelques mouvements de dry-tooling ponctuent la montée.
En mangeant des gels, je laisse tomber un gant. Je n’en ai pas de rechange. L’erreur pourrait vite devenir sérieuse, mais il n’y a presque pas de vent et le soleil commence à réchauffer la face. En gardant la main à l’écart de la neige et en continuant à bouger, le froid reste gérable.
Je distingue enfin le dernier ressaut. Après trois heures à brasser dans une neige molle, je sors de la paroi et rejoins le sommet. Le panorama donne soudain une autre échelle à la journée.


Du sommet à la Brèche de Roland
La face nord à skis serait suicidaire dans ces conditions. Je pense alors au glacier des Gabiétous, que j’avais en tête comme une descente autour de 3.3. Sur place, je réalise qu’elle est cotée 4.2, avec des pentes proches de 40 degrés et plusieurs ressauts. Après l’engagement de la montée, je ne veux pas ajouter une nouvelle charge mentale.
Je choisis le long détour par la Brèche de Roland. Sur la voie normale, je retrouve d’autres cordées, puis poursuis jusqu’au port de Boucharo. La traversée est interminable. Enfin, les skis peuvent reprendre leur rôle et la dernière descente me ramène vers Gavarnie.

Ce que je retiens
Avec le recul, j’ai probablement accepté trop de risques. Cette course reste pourtant très formatrice. Elle m’a demandé davantage sur le plan mental que sur le plan purement technique : garder mon calme, lire le terrain et continuer à prendre des décisions au milieu d’une face de 600 mètres.
La prochaine fois, je préférerai partager ce genre d’itinéraire avec quelqu’un. Le sommet reste un souvenir fort, mais la leçon la plus utile se trouve peut-être dans cette conclusion.
Récit personnel — Ce texte raconte une expérience vécue dans des conditions précises. Il ne constitue ni un topo ni une recommandation d’itinéraire. En montagne hivernale, les conditions et les risques évoluent rapidement.
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Et toi ?
Qu’est-ce qui te fait décider de renoncer ou de continuer quand tu es seul ? Tu peux partager ton expérience dans les commentaires.
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